En 1968 d’étranges créatures en deux dimensions investissent quotidiennement les écrans de télévision. Tout droit sortis du cerveau de Jacques Rouxel, ces oiseaux soi-disant bêtes et méchants, déversent une philosophie détonante et jubilatoire.

"C’était il y a très très très longtemps. En ce temps-là, il y avait le ciel. (…) A gauche du ciel il y avait la planète Shadok." (1) Le décor est planté par la voix inimitable de Claude Piéplu. Création expérimentale de la jeune ORTF, le feuilleton impertinent des Shadoks présente chaque jour ces drôles d’oiseaux idiots et cruels, face aux Gibis, sortes de haricots sur pattes, gentils et cultivés. Entre le 29 avril 1968 et 1973, puis à partir de 2000, et encore aujourd’hui, 208 épisodes de deux à trois minutes deviennent le rendez-vous incontournable de l’ORTF puis de Canal+. D’une imagination débordante et délirante, Jacques Rouxel scénarise ses créatures aux ailes minuscules et inutiles, déterminés à pomper éternellement, car, comme dit le Shadok : "Plus ça rate, plus on a de chances que ça marche." Une logique de l’absurde, mais de laquelle surgit une poésie incomparable, doublée d’une critique de la société du labeur, d’une vie où le non-sens est roi. Pour sauver l’honneur de ces animaux en voie d’extinction, une seule question : sont-ils réellement bêtes ? Cette vision mythologique de leur "non intelligence" s’avère bien plus subtile. Comme l’affirme Jean-Paul Dupuy, "il serait vraiment dommageable (…) de considérer les Shadoks sous la seule bannière de la bêtise". (2)

Génie shadokien

D’après le très sérieux Littré, "la bête est privée de raison". On ne peut pourtant enlever à ces créatures leur incroyable capacité à penser singulièrement : les Shadoks ont leurs raisons que la raison (humaine) ignore. Ni ignares ni foncièrement idiots, ils demeurent les victimes d’une boîte crânienne réduite, seulement constituée de 4 cases et d’un langage de 4 syllabes : GA-BU-ZO et MEU. Avec les moyens du bord, et leurs fidèles pompes, ils développent logiques, théories biologiques, scientifiques ou psychologiques. Particulièrement cultivés, ils regorgent de références multiples, des Fables de La Fontaine à Freud, en passant par le taylorisme, le Big Bang et la "science gravitationnelle shadokienne" directement "pompée" chez Newton. Et même si Jean-Paul Dupuy caresse farouchement l’idée de bêtise chez les Shadoks, il accorde à ce peuple de volatiles à dents la possibilité effective de se montrer "intelligemment bêtes". (3) Scientifiquement, les Shadoks s’avèrent d’ailleurs très productifs. Père de la célèbre cosmopompe (4), le professeur Shadoko, éminence grise de ces ouailles, "disait des choses tellement astucieuses et intelligentes que lui-même ne comprenait pas ce qu’elles signifiaient". Féconde et romanesque, cette approche scientifique provient directement du fameux courant de pensée fondé par Alfred Jarry : la pataphysique, "science des exceptions et des solutions imaginaires". (5) Boris Vian ou Eugène Ionesco, pour ne citer qu’eux, adoptèrent cette doctrine de l’équivalence. Les Shadoks ont suivi le mouvement, déroutant ainsi la pensée engoncée, bourgeoise et paternaliste de la France d’avant Mai 68.

Chicken philosophie

Car les Shadoks dispensent une philosophie propre à leur caractère. Ils picorent d’ailleurs allègrement quelques théories chez d’illustres sages. "Je pense, je pense" criait le Shadok, "Et si je pense, c’est que je suis". Voilà que le grand René Descartes pointe le bout de sa pensée en pays Shadok. Rapidement transformée en "Je pompe, donc je suis", les bases de la philosophie sont posées et germent petit à petit dans le cerveau des oiseaux. Conscients de leur existence, ils cherchent même à comprendre leur "moi" intime. Par l’intermédiaire de la psychopompe, ils s’engagent dans une introspection poussée, passant par le "chauffe-eau de l’inconscient" et la "baignoire du subconscient où s’ébat une colonie de lapsus et tout un régiment de joyeux fantasmes qui se lavent les pieds", avant d’atteindre "les sous-égouts du sous-moi". Allongé sur un canapé, pleurant tout son chagrin, le Shadok semble alors un digne adepte d’une lointaine mais résonnante thérapie freudienne.    

(1) Les citations non accompagnées de bas de page correspondent toutes à des extraits des feuilletons Shadoks.
(2) Jean-Paul Dupuy,
‘Abécédaire raisonné des Shadoks’
, éditions Le Grand Livre du Mois, 2003.
(3) Idem.
(4) Destinée à pomper le cosmogol 999 utile à l’envol de leur fusée pour gagner la Terre et à l’origine du mouvement pompique des Shadoks.
(5) Jean-Paul Dupuy,
‘Abécédaire raisonné des Shadoks’, éditions Le Grand Livre du Mois, 2003.

Ode à la passoire

Enfin ils ont tranché ! De l’éternelle question, l’oeuf ou la poule, les Shadoks ont trouvé la solution. Les cours d’oeufologie ont ainsi permis de démontrer que "tout oeuf se compose uniquement et essentiellement d’extérieur". Comprendre : une poule – l’extérieur – donne naissance à une poule – l’intérieur. L’intérieur et l’extérieur sont identiques. Conclusion : la poule l’emporte. CQFD. Le doute sur l’existence d’un raisonnement en cerveau Shadok n’est plus possible. Leur cohérence apparaît manifeste, même tirée par les cheveux. Voyez la fameuse ode à la passoire, digression abracadabrante, qui permet d’affirmer "qu’une passoire de premier ordre, qui ne laisse passer ni les nouilles, ni l’eau que dans un sens seulement" est une casserole, mais une casserole "avec pas de queue du tout" n’est autre qu’un "autobus". Et réciproquement. Logique implacable s’il en est. Toutes plus réjouissantes les unes que les autres, les citations de ces volailles sophistes servent ainsi de palliatifs à l’absurdité de la vie – invoquée ici par l’éternel pompage – et au quotidien en proposant une dérision jubilatoire.

La guerre des becs

Cette approche surréaliste n’est pourtant pas du goût de tous. Face à la pensée shadokienne, les shadokophiles s’opposent aux shadokophobes. Les premiers s’interrogent : "Et si c’était nous les Shadoks ?", traduisant leur pompage interminable en une joyeuse critique de la société de consommation, du travail à la chaîne et de l’abrutissement des masses, le tout auréolé de brillantes trouvailles truculentes et récréatives. Les seconds se bornent à qualifier le feuilleton d’absurde et de "folie". (6) Pour faire face à cette guerre, une émission quotidienne voit le jour : ‘Les Français écrivent aux Shadoks’. Jean Yanne y lit et commente avec humour les courriers des téléspectateurs. Un conseiller municipal, farouchement opposé à la saga des étranges animaux, "informe que l’émission et son auteur doivent être internés parmi les faibles d’esprit", quand un médecin considère que le feuilleton "conviendrait mieux aux débiles mentaux". A croire que l’humour Shadok nécessiterait un code de compréhension pour téléspectateurs dénués d’intelligence critique… Voici donc l’histoire de l’arroseur arrosé.

Héritiers du mythe de Sisyphe, les Shadoks ont remplacé la pierre par la pompe. Bravant les générations, ils sont devenus immortels grâce à leurs devises loufoques et leur absurdité comique. Déjà en 1969, des fans affirmaient avec passion "que les Shadoks scintillent comme une étoile au milieu de la nullité des programmes actuels". Dans la France révolutionnaire de 1968, les créatures hybrides de Jacques Rouxel, trublions du PAF, servent de tribune au refus du conformisme. Quarante ans plus tard, cette lettre reste valable. Philosophiques, cyniques, drôles et critiques sur la société, les Shadoks restent incroyablement dans le coup.
(6) Reportage extrait de l’émission ‘Les Français écrivent aux Shadoks’, présentée par Jean Yanne.
(7) Idem.

(Source évène-culture)

Gaia qui psychopompe…plus.